Dividende Universel : un enjeu majeur de société

Dividende Universel : un enjeu majeur de société

Paradoxes

Satisfaction des besoins

Considérons que la population a un ensemble de besoins à satisfaire. La satisfaction d’une partie de ces besoins nécessite du travail. Par exemple, le travail des industries alimentaires donne la possibilité à la population de se nourrir (sans récolter elle-même sa nourriture), celui des industries vestimentaires lui permet de se vêtir (sans fabriquer elle-même ses vêtements), la Poste lui permet d’envoyer des colis à l’autre bout du monde sans se déplacer, etc.

Par ailleurs, la population active peut effectuer une quantité de travail limitée (le nombre de personnes multiplié par le nombre d’heures). On peut distinguer 3 cas.

Dans le premier cas, il y a trop de besoins à satisfaire, la population active ne peut réaliser qu’une partie de tout ce travail. Ou plutôt, elle va le réaliser sur un période plus importante. Dans cette hypothèse, c’est le plein emploi, la situation économique est merveilleuse durant de nombreuses années, affichant une croissance impressionnante, comme par exemple durant les Trente Glorieuses.

Dans le second cas, la population active peut tout juste effectuer le travail nécessaire. Tous les besoins sont satisfaits, et tout le monde trouve du travail. La situation économique est bonne, la croissance est importante.

Dans le troisième cas, la population active peut effectuer plus de travail que nécessaire. Les besoins sont largement satisfaits avec moins de travail. Dans le système actuel, c’est la crise. Cela signifie qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde, donc un taux de pauvreté important.

Le paradoxe est criant : plus nous parvenons à satisfaire nos besoins, plus la pauvreté augmente.

Valeur ou abondance

De ce paradoxe en découle un second.

Plus nous rendons nos outils de production efficaces, plus nous sommes capables de produire en abondance, avec moins de travail. Mais alors moins ce que nous produisons n’a de valeur marchande (puisque cette production est rendue abondante). Si la quantité vendue ne compense pas la baisse des prix unitaires, la seule manière de conserver une valeur marchande est alors de restreindre artificiellement le service rendu par cette production, contre l’intérêt général, comme le décrivait très bien Frédéric Bastiat dans le premier chapitre de « Sophismes Économiques » :

On remarque qu’un homme s’enrichit en proportion de ce qu’il tire un meilleur parti de son travail, c’est-à-dire de ce qu’il vend à plus haut prix. Il vend à plus haut prix à proportion de la rareté, de la disette du genre de produit qui fait l’objet de son industrie. On en conclut que, quant à lui du moins, la disette l’enrichit. Appliquant successivement ce raisonnement à tous les travailleurs, on en déduit la théorie de la disette. De là on passe à l’application, et, afin de favoriser tous les travailleurs, on provoque artificiellement la cherté, la disette de toutes choses par la prohibition, la restriction, la suppression des machines et autres moyens analogues.

Il en est de même de l’abondance. On observe que, quand un produit abonde, il se vend à bas prix : donc le producteur gagne moins. Si tous les producteurs sont dans ce cas, ils sont tous misérables: donc c’est l’abondance qui ruine la société. Et comme toute conviction cherche à se traduire en fait, on voit, dans beaucoup de pays, les lois des hommes lutter contre l’abondance des choses.

Au passage, nous reconnaissons ici le cas particulier du partage de fichiers, avec les restrictions numériques de lecture et la tentative de prohibition de l’utilisation d’outils de partage. La guerre contre le partage n’est qu’une lutte contre l’abondance, qui vise à restaurer la rareté afin de satisfaire une demande solvable.

Nous pouvons résumer ces deux paradoxes ainsi : plus nous rendons efficace notre production, moins ce que nous produisons n’a de valeur marchande (à cause de l’abondance) et plus la pauvreté augmente (à cause du manque de travail).

Une fois passé le cap d’une production abondante nécessitant peu de travail, on s’aperçoit que les politiques de recherche du plein emploi et de restriction de l’abondance (dans le but de conserver une valeur marchande) sont une lutte contre l’efficacité et l’intérêt général.

Conséquences

Supposons que l’on parvienne à une efficacité de production telle que l’emploi de 5% de la population active suffise à satisfaire les besoins de tous : nous serions dans une société qui n’a jamais été aussi productive et riche. Pourtant, nous aurions un taux de chômage de 95%. Si les revenus étaient exclusivement issus du travail rémunéré, une écrasante majorité de la population n’aurait aucun revenu. Restaurer une situation de plein emploi, impossible en pratique, serait très critiquable en théorie : il s’agirait d’imposer à de nombreuses personnes l’occupation d’un emploi utile ni pour elles, ni pour la société.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans une situation si extrême (ça pourrait ne pas tarder,vraiment), mais force est de constater qu’en raison de l’informatisation et de l’automatisation de la production, le plein emploi ne peut plus être atteint. Devons-nous le regretter ? Je ne pense pas. Je pense même que c’est une chance : cela signifie que nous produisons plus efficacement des richesses.

Pour s’en rendre compte, il suffit de comprendre que le travail humain n’est pas un but, mais un moyen : il permet de surmonter les obstacles à la satisfaction des besoins. Regretter la trop grande facilité avec laquelle les obstacles sont franchis (car alors il y a moins de travail pour y parvenir), c’est vouloir combattre le but pour préserver le moyen ; c’est confondre l’obstacle et la cause.

Dans la situation actuelle, il semble donc inévitable de rompre le lien strict entre emploi et revenu. En effet, la monnaie correspondant aux richesses créées par les machines doit être, d’une manière ou d’une autre, distribuée à la population. Sans cela, nous nous trouvons dans une situation aberrante où il y a abondance de richesses réelles et pénurie de monnaie pour y accéder, et nous ne pouvons faire autrement que d’accepter avec fatalité les conséquences négatives de l’amélioration de la société (sic).

C’est ce que propose le Dividende Universel.

Dividende universel

Le Dividende Universel, pour rappel, désigne le versement inconditionnel d’un revenu à chaque citoyen (à titre indicatif, il est estimé entre 300 et 400€ par mois en Europe, mais varie beaucoup selon les propositions), de la naissance à la mort, qui se cumule aux autres revenus (issus de l’emploi).

Si c’est la première fois que vous entendez parler de ce concept, vous êtes sans doute sceptique, comme je l’ai été quand je l’ai découvert : cela semble utopique, irréalisable. Et pourtant…

J’ai introduit le sujet par la nécessité de dissocier l’emploi et le revenu, suite à la raréfaction de l’emploi (qui, contrairement aux idées reçues, est une bonne chose). Mais d’autres arguments, que je trouve encore plus pertinents, confortent les fondements de l’instauration d’un Dividende Universel.

Création monétaire

Le plus évident est l’injustice du fonctionnement actuel de la création monétaire (je détaille dans un autre billet), un des bugs fondamentaux de notre société : des acteurs privés (les banques) créent de l’argent à partir de rien, par le mécanisme du prêt. C’est la magie de « l’argent dette ». En effet, lorsqu’une banque vous accorde un prêt pour acheter une maison par exemple, elle vous prête de l’argent qu’elle n’a pas ! La population se fait alors arnaquer plusieurs fois :

  • ces acteurs privilégiés créent de l’argent pour le prêter à ceux qui vont devoir travailler pour le récupérer ;
  • ils vont recevoir des intérêts sur l’argent ainsi créé (puisqu’il s’agit d’un prêt) ;
  • ils dévaluent la monnaie déjà en circulation (car la masse monétaire augmente).

Thierry Crouzet résume cette situation en une phrase : « Pendant que vous avez travaillé, ils ont fabriqué l’argent pour vous payer ».

Le mécanisme est très bien expliqué par les vidéos pédagogiques de Paul Grignon (même si la forme est critiquable sur certains aspects) : L’Argent Dette, puis L’Argent Dette 2. La première vidéo a d’ailleurs fait l’objet d’une émission d’Arrêt sur Images.

Pour mettre fin à cette injustice intolérable, le Dividende Universel propose donc simplement que l’augmentation de la masse monétaire soit distribuée équitablement entre tous les citoyens, plutôt qu’elle ne soit réservée qu’à une poignée d’acteurs privés privilégiés au détriment de tout le reste de la population. C’est le point fondamental de cette proposition. Tous les autres arguments ne sont que des interprétations de la signification de cette nouvelle forme de distribution ou des analyses de ses conséquences.

Création libre et non marchande

Une part importante du travail effectué par la population est non marchand. Par exemple, dans le domaine qui m’intéresse, on peut citer la création de logiciels libres, qui sont à la base du fonctionnement d’Internet, ou encore la participation à Wikipedia, qui permet un partage de connaissance inégalé jusqu’à présent. Nous ne pouvons pas nier que ces créations ont une valeur immense pour la société (sans compter qu’elles bénéficient également au secteur marchand). Une part essentielle de cette valeur réside justement dans leur adoption par le plus grand nombre, d’autant plus rapidement qu’elles sont accessibles à tous, sans restrictions.

Le Dividende Universel peut être vu comme une valorisation de ces activités non marchandes, qui sont bénéfiques pour la société.

Propriété de la zone Euro

Chaque citoyen est co-propriétaire de la Zone Euro. Le Dividende Universel correspond donc simplement à la reconnaissance de la co-propriété de la zone économique pour chaque citoyen.

Héritage de richesses

Nous héritons d’une richesse provenant des architectures et des outils construits par nos ancêtres. Il serait légitime que cette rente bénéficie à tous.

Yoland Bresson met en évidence cette richesse :

Prenons deux jumeaux parfaits, identiques en tout, particulièrement dans leurs compétences, supposons-les travaillant au même poste, dans un même processus de production (une usine de jeans par exemple) mais l’un situé en France et l’autre en Tunisie. Celui qui travaille en France recevra à l’évidence une rémunération plus élevée que son jumeau en Tunisie. Pourquoi ? Parce que les revenus ne résultent pas des seuls caractéristiques et mérites individuels; que dans l’évaluation de ce que chacun produit, et dont il perçoit une part, celui qui vit en France bénéficie de tout un potentiel productif beaucoup plus performant, les infrastructures, les réseaux d’échange et d’information, les habitudes de communiquer, etc., c’est-à-dire du milieu dans lequel il est plongé et dont il profite inconsciemment. On peut dire qu’il existe un « champ économique » comme il existe un « champ magnétique » qui nous inonde d’une énergie potentielle. Si cette énergie est plus grande en France qu’en Tunisie, c’est qu’elle provient de tout le capital matériel et humain que nos parents ont lentement construit en France. Une part des revenus que nous obtenons est le produit de ce capital social. Nous héritons de cette rente.

Suppression des désincitations au travail

Le Dividende Universel aurait aussi d’autres effets positifs. Par exemple, les prestations sociales actuelles découragent les individus de chercher un emploi rémunéré. En effet, lorsque les revenus du travail augmentent, les prestations sociales sont diminuées voire supprimées, menant à des situations absurdes où l’individu a parfois financièrement intérêt à ne pas accepter un travail.

De par sa nature inconditionnelle, le Dividende Universel supprimerait ces désincitations.

Théorie Relative de la Monnaie

Si vous désirez approfondir le Dividende Universel, je vous recommande laThéorie Relative de la Monnaie, de Stéphane Laborde. La version 2.0 de la TRM est disponible.

Par analogie au principe de relativité d’Einstein (« les lois physiques s’expriment de manière identique dans tous les référentiels »), il postule que « la monnaie, en tant que code qui régit les échanges économiques, doit fonctionner de manière identique dans tous les référentiels », et en analyse les conséquences. Il décrit également brièvement les problèmes fondamentaux du système actuel et ses effets.

Les défenseurs des libertés informatiques apprécieront certaines analogies, comme celle-ci :

On peut comparer le système monétaire encore actif en 2010 à l’ancien réseau informatique Français du Minitel, un réseau centralisé, où la création de services nécessitait un avis du propriétaire monopolistique ainsi que le partage des revenus de l’activité. Tandis qu’un système d’émission de monnaie symétrique dans l’espace-temps tel que le Dividende Universel est comparable à un internet neutre où chaque citoyen de la zone économique est considéré comme égal devant la création monétaire, et donc susceptible d’échanger en « peer-to-peer », de personne à personne, sans permission spéciale d’une autorité centrale.

Je remercie particulièrement son auteur pour la relecture de ce billet, ainsi que pour ses réponses rapides et ses remarques pertinentes ;-) Je vous recommande son blog pour suivre l’actualité sur le sujet.

Conclusion

Avec le passage d’un monde de rareté à un monde d’abondance, nous sommes dans une période charnière où nous devons faire des choix de société cruciaux. La tentative de restauration de la rareté artificielle, que ce soit pour redonner une valeur marchande à la copie de fichiers ou pour prolonger le mythe du plein emploi, doit être combattue.

Tous les hommes sont égaux. Mais une poignée de privilégiés a le pouvoir de créer la monnaie, au détriment de tous les autres. La création monétaire est un enjeu majeur, trop souvent ignoré, dont dépendra profondément la société de demain.

>>> La suite de la réflexion : L’abondance contre l’économie.

>>> Source  sur :  http://blog.rom1v.com/2011/02/dividende-universel-un-enjeu-majeur-de-societe/

Comprendre le mystère de l’argent et le problème des intérêts manquants

Comprendre le mystère de l’argent et le problème des intérêts manquants

Peu avant 1940, Louis Even a écrit une célèbre robinsonade pour comprendre le mystère de l’argent : L’île des naufragés.

Si vous ne la connaissez pas encore, je vous conseille de la lire avant de poursuivre. À cette époque, la monnaie était basée sur l’or, mais ça ne change pas fondamentalement le problème. Ses écrits sont parfois très imprégnés de religion, aussi faut-il faire preuve de discernement.

Cette fable met en évidence l’injustice du système monétaire, dans lequel l’argent est créé par le crédit (j’en ai déjà parlé).

Création monétaire par le crédit

Commençons par un petit rappel, grâce à un résumé du fonctionnement de la création monétaire :

3. La création de monnaie en échange d’une promesse

Comment se créent alors les plus de 90 % restants de monnaie qui circulent sur la planète ?

Cette part de monnaie est créée par un mécanisme peu connu et étonnant : par le simple fait que vous signiez une demande de prêt à la banque, vous reconnaissez que vous rembourserez cette somme (ou qu’à défaut vous serez saisis sur vos biens pour un montant équivalent à cette valeur). Les banques créent alors purement et simplement cette somme par une simple opération d’écriture, et elles le déposent sur votre compte. Cet argent est ensuite détruit au fur et à mesure du remboursement de la dette. L’argent créé est qualifié de monnaie scripturale : de l’argent créé par un jeu d’écriture…

Plus de 90 % de l’argent disponible sur la planète est ainsi constitué des dettes en cours auprès des banques. Les banques maîtrisent donc plus de 90 % des moyens de paiement qui permettent les échanges entre les hommes.

Pour un peu plus de détails : La création monétaire pour les nuls (pdf).

Intérêts manquants


Revenons à notre île des naufragés.

Cet extrait d’un texte de James Crate Larkin résume bien un élément important de la thèse de l’auteur :

La dette ne peut jamais s’éteindre sous un tel système, parce que tout argent mis en circulation l’est par des prêts bancaires et que l’emprunteur doit rembourser plus que le montant reçu. Il doit rembourser le principal, créé par le banquier, plus l’intérêt créé par personne ! … Le procédé est cumulatif — la dette grossit toujours, parce que, pour payer l’intérêt, il faut nécessairement quelque part une nouvelle alimentation de monnaie, et cette nouvelle émission est elle-même porteuse d’intérêt. Comment la dette serait-elle remboursable ?

C’est le problème des « intérêts manquants » : si seul l’argent correspondant au principal est créé, comment rembourser les intérêts ? Cet argument, s’il est vrai, ne dénonce pas seulement uneinjustice, il met en évidence une parfaite impossibilité : il n’existe aucun moyen pour la population de rembourser toutes ses dettes envers la banque, puisqu’il n’y a pas assez d’argent en circulation.

Réfutation ?

Cependant, certains critiquent la fable et prétendent en fournir une réfutation, dont l’argument central peut se formuler ainsi : il existe au moins un moyen pour la population de rembourser toutes ses dettes envers la banque, il faut considérer que le banquier va dépenser les intérêts dans l’économie.

Et sur ce point, ils ont raison. Il est possible de trouver une suite d’échanges entre les individus permettant à la population de rembourser toutes ses dettes : la banque peut dépenser les intérêts perçus au fur et à mesure, permettant ainsi à la population de les regagner.

Voici un exemple avec 3 individus :

  • B : le banquier
  • X : un boulanger
  • Y : un producteur de pommes

État initial

Au départ, tous les comptes sont à zéro.

Individu Compte Dettes Produits
B 0
X 0
Y 0

Étape 1

X souhaite acheter des pommes à Y, pour un montant de 5.
Il emprunte donc 5 à B, qui les crée, pour une période donnée (plusieurs années). B demandera des intérêts, disons 40%. En tout, X devra donc rembourser 7.

Individu Compte Dettes Produits
B 0
  • X me doit 5
  • je dois 5 à X
  • X me doit 2 (intérêts)
X 5
  • B me doit 5
  • je dois 5 à B
  • je dois 2 à B (intérêts)
Y 0

Étape 2

X peut maintenant acheter des pommes à Y.

Individu Compte Dettes Produits
B 0
  • X me doit 5
  • je dois 5 à Y
  • X me doit 2 (intérêts)
X 0
  • je dois 5 à B
  • je dois 2 à B (intérêts)

Y 5
  • B me doit 5

Nous nous rendons bien compte ici que la monnaie n’est qu’une dette de banque qui circule.

Étape 3

Y décide d’acheter des baguettes à X, pour un montant de 5.

Individu Compte Dettes Produits
B 0
  • X me doit 5
  • je dois 5 à X
  • X me doit 2 (intérêts)
X 5
  • B me doit 5
  • je dois 5 à B
  • je dois 2 à B (intérêts)
Y 0

Les comptes se retrouvent exactement dans la même situation qu’à l’étape 1.

Étape 4

X rembourse les intérêts à B, d’un montant de 2.

Individu Compte Dettes Produits
B 2
  • X me doit 5
  • je dois 3 à X
X 3
  • B me doit 3
  • je dois 5 à B
Y 0

Étape 5

B achète des baguettes à X pour un montant de 2 (il dépense les intérêts dans l’économie).

Individu Compte Dettes Produits
B 0
  • X me doit 5
  • je dois 5 à X
X 5
  • B me doit 5
  • je dois 5 à B
Y 0

Étape 6

X rembourse sa dette à B.

Individu Compte Dettes Produits
B 0
X 0
Y 0

Voilà, tout est remboursé. CQFD, Louis Even racontait n’importe quoi, sa fable n’est que pure manipulation. Circulez, y’a rien à voir.

Attendez, pas si vite ! Tout au plus, nous pouvons en déduire que le récit est incomplet, car il n’a traité que le cas où les intérêts n’étaient pas dépensés dans l’économie. Traitons donc la partie manquante, quand les intérêts sont dépensés.

Avec intérêts dépensés

Remarquons avant tout que si seulement une partie des intérêts est dépensée, nous sommes confrontés exactement au même problème (il manquera juste un peu moins d’argent pour rembourser, mais il en manquera). Seule l’hypothèse où 100% des intérêts sont dépenséspourrait donc permettre, éventuellement, la pénurie de monnaie. Et si effectivement nous pouvions éviter cette pénurie, le système serait-il juste ?

Injustice visible

Dans l’exemple détaillé où tout a été remboursé, qui a produit quoi et qui a consommé quoi ?

  • X a produit des baguettes pour une valeur de 7, et a consommé des pommes pour une valeur de 5 ;
  • Y a produit des pommes pour une valeur de 5 ;
  • B a consommé des baguettes pour une valeur de 2.

B a gagné des intérêts sur de l’argent qu’il a créé ex nihilo, sans aucun travail, qu’il a pu ensuite dépenser dans l’économie.

James Crate Larkin écrivait :

Ce paiement d’intérêt, par la société, au système bancaire, sur de la monnaie nouvellement créée et qui ne coûte rien, n’est pas du tout semblable ni comparable à l’intérêt qu’un prêteur ordinaire exige sur de l’argent déjà en existence, qu’il a gagné, épargné et prêté à l’industrie.

Si je dis uniquement cela, vous allez tout de suite me rétorquer que j’ai oublié de prendre en compte le service qu’a fourni le banquier : B a rendu service à X pour une valeur de 2, et X a « consommé » le service de la dette. Le banquier fournit un service, et comme tout service, il est normal qu’il le fasse payer.

Mais cet argument ne tient pas.

D’abord, le service fourni n’est pas un service comme un autre : le banquier demande, en échange de quelque chose, ce même quelque chose en quantité plus importante, alors que lui seul a le droit de créer ce quelque chose. Cela n’implique pas strictement, nous l’avons vu, que le remboursement sera impossible (en pratique, il le sera, nous le verrons), mais cela en fait à l’évidence un service singulier.

Ensuite, remarquons que la banque perçoit un pourcentage sur toute la monnaie en circulation. Modifions l’exemple précédent pour qu’il y ait un banquier, 1 million de X et 1 million de Y. Dans ce nouvel exemple, regardons ce qu’il se passe :

  • chaque X a produit des baguettes pour une valeur de 7, et a consommé des pommes pour une valeur de 5 ;
  • chaque Y a produit des pommes pour une valeur de 5 ;
  • B a consommé pour une valeur de 2000000.

Le déséquilibre est flagrant. Il n’est pas défendable que le banquier puisse (et doive) récupérer, à son profit, un pourcentage de toutes les richesses créées. Un tel gain ne peut raisonnablement pas correspondre au service fourni.

Vous me répondrez qu’en réalité, tout n’est pas pour la banque : elle doit par exemple verser des intérêts à ses clients. Mais d’une part, les intérêts qu’elle perçoit (sur de l’argent créé !) sont supérieurs aux intérêts que perçoivent les clients (sur de l’argent gagné) ; l’argument reste donc le même avec simplement un pourcentage moins important. Et d’autre part, nous pouvons appliquer le raisonnement sur l’ensemble constitué des banques et des personnes les plus riches (les fameux 1%), qui sont évidemment les principaux bénéficiaires de ces intérêts.
Vous me ferez peut-être également remarquer que la banque verse des salaires. Oui. Les autres entreprises aussi.

Injustice cachée

En plus de cela, le banquier profite d’une déflation.

Pour le comprendre, reprenons l’exemple détaillé ci-dessus, et considérons à chaque étape non seulement la masse monétaire dans son ensemble, mais également l’argent qui circule au sein de la population (entre X et Y).

Étape Qté en circulation Qté entre X et Y Commentaire
0 0 0
1 5 5
2 5 5
3 5 5
4 5 3 Déflation locale, les prix ont tendance à baisser. C’est à ce moment que le banquier achète à X.
5 5 5 Une fois l’argent réinjecté dans l’économie, les prix ont tendance à réaugmenter. Ce qu’a acheté le banquier retrouve donc sa valeur.

Il faut bien avoir à l’esprit que la déflation se produit au fur et à mesure du remboursement des intérêts au banquier, sur une longue période, et non brutalement comme l’exemple pourrait le laisser penser.

Le banquier peut racheter les actifs de X et Y à bas prix, puisqu’ils ont baissé suite à la déflation. Cette réinjection de monnaie fera augmenter le prix de ces mêmes actifs en proportion mais ils auront changé de main de façon forcée (vers le banquier).

Merci à Galuel pour cette explication.

Hypothèse vérifiée ?

Nous avons vu qu’il était nécessaire que 100% des intérêts soient dépensés dans l’économie pour éviter la pénurie d’argent. Remarquons que rien ne montre que cette hypothèse, fût-elle injuste, serait suffisante.

Mais est-elle seulement vérifiée dans la réalité ? Car la simple possibilité théorique de cette situation idéalisée ne peut suffire à prétendre qu’elle serait vérifiée en pratique.

Nous pouvons même nous convaincre du contraire.

Les prêts que nous avons considérés jusqu’à présent sont ceux effectués par le système bancaire, qui sont les seuls créateurs de monnaie. Mais l’argent ainsi créé peut être reprêté par quelqu’un à quelqu’un d’autre, avec intérêts. Dans ce cas, cet argent sera grevé de 2 intérêts.

Supposons que la banque promette de dépenser 100% des intérêts dans l’économie, et qu’une personne, libre de toutes dettes, possède de l’argent en excès. Elle va pouvoir le prêter (ou l’investir)perpétuellement pour percevoir perpétuellement des intérêts. Tout dépenser dans l’économie ne serait pas à son avantage, car cela représente pour elle une source intarissable de revenus. Ses emprunteurs, pour lui payer les intérêts, devront nécessairement récupérer de l’argent dans le stock disponible… qui n’en contient pas assez pour rembouser le prêt principal et le prêt secondaire avec intérêts. Dans ce cas, il est inévitable de rembourser les anciens prêts avec… de nouveaux prêts plus importants.

Plus généralement, ceux qui ont de l’argent s’attendent à percevoir un intérêt dessus. L’investissement peut créer de nouvelles richesses réelles, mais seules de nouvelles dettes peuvent créer plus d’argent. Donc toute attente de profits, à partir de l’argent investi ou de prêts, crée de la demande pour plus d’argent, qui peut être :

  • soit récupéré à partir de quelqu’un d’autre (ce qui déplacera la pénurie d’argent) ;
  • soit créé par une nouvelle dette.

C’est ce qu’a expliqué Paul Grignon en réponse aux critiques contre sa fameuse vidéo L’argent dette, qui l’ont poussé à publier L’argent dette 2 : promesses chimériques.

Légitimité

Mais avant de rentrer dans tous ces détails, peut-être aurait-il simplement fallu questionner, sur le principe, la légitimité d’un tel système.

L’argent est créé par le crédit. Donc la société est forcément endettée (sinon, il n’y aurait pas d’argent). Ce qui implique qu’elle devra perpétuellement payer des intérêts aux banques, des acteurs privés.
Ceci est d’autant plus étonnant que c’est la population, dans son ensemble, qui produit les richesses. La banque ne fait que créer l’argent permettant de les échanger. Ce sont donc ceux qui produisent les richesses qui sont endettés envers ceux qui créent l’argent.

Louis Even l’expliquait très bien :

Soulignons aussi un point frappant: C’est la production qui donne de la valeur à l’argent. Une pile d’argent, sans produits pour y répondre, ne fait pas vivre. Or, ce sont les cultivateurs, les industriels, les ouvriers, les professionnels, le pays organisé, qui font les produits, marchandises ou services. Mais ce sont les banquiers qui font l’argent basé sur ces produits. Et cet argent, qui tire sa valeur des produits, les banquiers se l’approprient et le prêtent à ceux qui font les produits. C’est un vol légalisé.

Maurice Allais, prix Nobel d’économie, écrivait même :

Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n’hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents.

(La Crise mondiale aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires., Maurice Allais, éd. Clément Juglar, 1999, p. 110)

Le texte est accessible ici.

Conséquences

Ne vous paraît-il pas étonnant qu’il faille toujours travailler plus (au point de réformer les retraites), alors que nous avons considérablement amélioré notre productivité ces dernières décennies ? Et la crise viendrait d’un manque de travail, d’un manque de production, vraiment ?

La véritable raison, ce n’est pas que nous manquons de richesses réelles. Nous ne devons pas lutter contre une rareté de produits dont nous avons besoin, mais contre la rareté de l’argent permettant d’accéder à ces produits. Et la rareté de cet argent dépend du crédit, qui dépend de la croissance.

En clair : sans croissance, nous avons (toujours) une abondance de produits, mais une pénurie de monnaie pour y accéder. Grâce à la croissance, nous limitons temporairement la pénurie de monnaie.

C’est la raison pour laquelle nous devons toujours produire (et consommer) plus. Ce qui, d’ailleurs,amplifie le problème :

A mesure que le pays se développe, en production comme en population, il faut plus d’argent. Or on ne peut avoir d’argent nouveau qu’en s’endettant d’une dette collectivement impayable.

Il reste donc le choix entre arrêter le développement ou s’endetter; entre chômer ou contracter des emprunts impayables. C’est entre ces deux choses-là qu’on se débat justement dans tous les pays.

Dans un récent discoursNaomi Klein dénonçait cette pénurie artificielle (citation rapportée par Zoupic) :

Nous savons tous, ou du moins nous sentons que le monde est à l’envers : nous agissons comme s’il n’y avait pas de limites à ce qui, en réalité, n’est pas renouvelable – les combustibles fossiles et l’espace atmosphérique pour absorber leurs émissions. Et nous agissons comme s’il y avait des limites strictes et inflexibles à ce qui, en réalité, est abondant – les ressources financières pour construire la société dont nous avons besoin.

Vivre « au-dessus de ses moyens »

Si nous sommes endettés, ce n’est donc pas parce que nous vivons au-dessus de nos moyens, comme nous pouvons l’entendre parfois, mais bien parce que le système monétaire entraîne inévitablement l’endettement.

Cela rejoint un point de l’argumentaire de MrQuelquesMinutes, à propos de sa vidéo sur la dette publique :

B-2) L’État doit emprunter aux marchés financiers pour fonctionner, cela veut-il dire que l’État utilise l’argent qu’il n’a pas ? Et que l’État vit donc « au dessus de ses moyens » ?
Si l’on poursuit ce raisonnement, alors toute la société vit au dessus de ses moyens puisque toute la monnaie qu’elle utilise provient à l’origine du crédit bancaire. Pourtant, cela n’a pas de sens de dire cela, puisque c’est la société elle même qui produit les biens et les services qu’elle utilise.
Qu’une nation ou qu’un État s’endette dans un système monétaire où la monnaie est créé uniquement par le crédit, ne veut pas dire qu’il « vit au dessus des ses moyens », mais que ce système monétaire, de part sa nature, provoque l’endettement généralisé de cette nation ou de cet État.

Conclusion

La possibilité très théorique que la société soit capable de rembourser ses dettes (afin qu’elles n’augmentent pas perpétuellement) ne remet nullement en cause les critiques fondamentales que porte Louis Even (et bien d’autres) sur le fonctionnement de la création monétaire, manifestement injuste.

Un système où la pénurie de monnaie est quasiment garantie, et où les richesses sont redistribuées massivement de la population vers les banques, n’est pas acceptable. Ne devons donc le corriger. Comment ?

La première étape est de comprendre comment fonctionne le système actuel, pour envisager plusieurs réponses. L’une d’elles est le 100% monnaie.

Personnellement, je suis convaincu que la meilleure est le dividende universel, pour plusieurs raisons (et beaucoup d’autres).

À vous de vous forger votre avis…

>>> Source sur : http://blog.rom1v.com/2011/12/comprendre-le-mystere-de-largent-et-le-probleme-des-interets-manquants/