La génération GitHub

La génération GitHub

GitHub a beau être une plateforme non libre de projets libres, force est de constater que cette « forge sociale » est devenue en quelques années l’un des centres névralgiques de la communauté.

Avec sa facilité d’usage, son appel permanent au fork et l’individuation des contributions, GitHub a permis a plus de monde de participer tout en ouvrant le Libre au delà du logiciel puisqu’il n’y a pas que du code proprement dit dedans (cf la liste de l’article traduit ci-dessous).

À tel point que certains n’hésitent pas à y voir un modèle pertinent pour toutes sorte de choses à commencer par la… démocratie !

Et si une génération toute entière était effectivement en train de naître sous nos yeux ?

GitHub

La génération Github : Pourquoi vous et moi pouvons désormais faire de l’Open Source

The GitHub Generation: Why We’re All in Open Source Now

Mikeal Rogers – 7 mars 2013 – Wired Opinion
(Traduction : Moosh, Sphinx, Peekmo, Chopin, goofy, misc, Uflex + anonymes)

GitHub a été conçu pour être une plate-forme de collaboration logicielle ouverte, mais c’est devenu une plate-forme pour déposer beaucoup plus de choses que du simple code. Elle est maintenant utilisée par des artistes, des créateurs, des propriétaires de maisons et des tas d’autres gens, par des entreprises entières… et même par des municipalités.

« N’importe qui peut maintenant changer les données quand de nouvelles pistes cyclables sont aménagées, quand de nouvelles routes sont construites ou quand de nouveaux immeubles sont construits » a annoncé récemment la ville de Chicago. Les gens planifient leurs projets de rénovation de maison sur GitHub. Un cabinet d’avocats a annoncé il y a quelques jours qu’il postait des documents juridiques pour des start-ups sur GitHub. Quelqu’un a même publié toutes les lois d’Allemagne sur GitHub l’année dernière (avec, s’il vous plaît, déjà 17 pull requests pour des modifications).

Bien sûr, GitHub reste majoritairement toujours utilisé par les programmeurs et développeurs qui font voler des AR.Drones avec Node.js ou construisent des sites web avec jQuery. Mais de plus en plus de gens passent de consommateurs à producteurs, et ils redéfinissent ainsi la culture de l’open source. Je crois que GitHub transforme l’open source comme l’internet a transformé l’industrie de la publication : un fossé culturel est en train de se creuser entre l’ancienne génération de gros projets libres et la nouvelle génération d’amateurs de projets libres d’aujourd’hui.

La révolution ne sera pas centralisée

Quand la plupart des gens entendent « open » source, ils pensent démocratie, distribution, égalité : tout le monde construit des choses pour que tout un chacun les utilise.

Mais cela n’a pas toujours été le cas. La plupart des logiciels open source ont été créés et maintenus par une classe privilégiée et protégée, les développeurs professionnels, qui interagissaient avec d’autre développeurs très semblables (ils sont pourtant suffisamment différents pour avoir de belles disputes).

Avant GitHub, je passais beaucoup de temps à penser et à discuter de la meilleure façon de gérer des projets open source parce que la coordination représentait un coût important d’un projet open source. Si important que lorsqu’un projet réussissait et développait une communauté assez grande, il était logique que le projet grandisse plutôt qu’il ne se fracture en projets plus petits. Mais plus le projet du logiciel devenait grand et complexe, plus il était difficile d’y contribuer. Ainsi, un choix de membres, lescommiters – étaient assignés à la gestion et à la production du projet. Cela menait souvent à des ruptures séparant ceux qui produisaient le projet et ceux qui les utilisaient.

GitHub a comblé ce fossé en faisant de l’open source quelque chose de bien plus décentralisé. C’est devenu davantage centré sur les individus que sur le projet.

La façon d’utiliser GitHub est trés personnelle. Une personne (je suis github.com/mikeal) a un compte, et tout ce qu’elle publie existe à un niveau en dessous d’elle. Si quelqu’un veut corriger quelque chose, il suffit de « forker » le projet, ce qui place une copie sous son propre compte.

Cette façon de travailler est trés stimulante : elle encourage les individus à corriger les problèmes et à prendre possession des correctifs au même niveau que le projet de départ. Cela donne également à chacun une identité dans cette nouvelle culture du libre. GitHub est actuellement le premier fournisseur d’identité pour la production collaborative sur internet pour faire plus que du développement de code.

J’ai contribué à des projets libres depuis plus de 10 ans, mais ce qui est différent maintenant est que je ne suis pas un membre d’un de ces projets, je suis un simple utilisateur, et contribuer un peu est devenu une petite partie du rôle d’un utilisateur. Des petites interactions entre moi et les mainteneurs de projets arrivent plusieurs fois par semaine sur tout type de projet que j’utilise. Et ça arrive encore plus souvent dans l’autre sens : des gens dont je n”ai jamais entendu parler m’envoient des petits bouts de code sur les petits projets que j’ai publiés.

La décentralisation comme démocratie

Les premières versions de GitHub ont très bien fait une chose : rendre la publication de votre code beaucoup plus facile (que la non-publication). Ceci était suffisant pour que beaucoup de projets connus, notamment Ruby on Rails, migrent sur GitHub presque immédiatement.

Mais ce qui s’est passé après est encore plus intéressant : les gens ont commencé à tout publier sur GitHub. Pousser du code est presque devenu une habitude, comme tweeter. En abaissant la barrière pour entrer et rendant plus facile la contribution à l’open source, GitHub a élargi la production collaborative aux utilisateurs occasionnels.

Aujourd’hui un vaste choix de logiciels simples et compréhensibles est accessible à une catégorie de gens créatifs qui n’avaient jusqu’alors pas les compétences techniques requises pour participer à des projets open source par le passé.

Ce mélange des relations entre les producteurs, les contributeurs et les consommateurs valorise naturellement les projets plus petits et plus faciles à comprendre — et a conduit à de nombreuses contributions. Au cours du mois de septembre 2012 par exemple, la moitié des utilisateurs actifs de GitHub qui ont poussé au moins un changeset, l’ont fait moins de cinq fois, avec 22% (environ 44 000 personnes) qui ont poussé seulement un seul changeset ce mois-ci.

L’accès de l’open source aux amateurs présente certains avantages évidents.

Faciliter les usages

Un des problèmes récurrents, avec le logiciel open source, a été la qualité des finitions. La documentation, le design des sites web et l’ergonomie en général ont toujours été un problème — spécialement par rapport à de nombreux concurrents propriétaires.

Mais maintenant, avec les facilités de collaboration, des utilisateurs moins portés sur la technologie et la connaissance du code peuvent plus facilement participer à améliorer les logiciels sur lesquels ils travaillent (ce qui peut être des petites choses comme l’humanisation des messages d’erreur de codage ou de légers changements graphiques en une ligne de CSS qui optimisent le rendu des sites web des navigateurs, anciennes versions incluses, et sur les téléphones mobiles).

Dans le nouvel open source, les gens veulent utiliser la technologie sans avoir besoin de devenir des experts. La facilité d’utilisation est plus valorisée que jamais.

Éviter de réinventer la roue

Les développeurs aiment les défis et plus ils ont de chances de les relever, plus leurs solutions peuvent être astucieuses. C’était parfait lorsque les utilisateurs de ces solutions étaient eux aussi des gens très compétents techniquement comme ceux qui prenaient plaisir à résoudre astucieusement ces anciens problèmes.

Mais les amateurs préfèrent les solutions qu’ils peuvent tenir pour acquises : une fois qu’un problème est résolu, ils reviennent rarement en arrière pour le réexaminer. Et dans la mesure où les amateurs ne créeront qu’à partir des solutions les plus compréhensibles, cela contraint les développeurs à élaborer des solutions simples qui rendent les problèmes complexes plus faciles à appréhender.

Soutenir un écosystème plus vaste

Node.js, projet dans lequel je suis activement impliqué, définit des modèles suffisamment simples pour que les gens puissent écrire de petites bibliothèques indépendantes et les publier à leur gré. Tous ceux qui s’impliquent dans l’écosystème peuvent en tirer profit sans coordination. C’est le pôle inverse de l’énorme pile verticale qui accompagne des tas d’outils et fonctionnalités (tels que dans les systèmes intégrant des plugins, comme Ember, Dojo et YUI) qui sont nécessaires pour réussir à développer dans des environnement propriétaires (pensez à Cocoa et au développement pour iOS). Dans les environnements ouverts, tels que Node.js sur GitHub, nous constatons que des API bien plus légères peuvent facilement tirer parti du reste de l’écosystème sans coordination. Moins il y a de coordination entre les développeurs et les bibliothèques et plus nous pouvons créer de la valeur.

GitHub a donné les capacités à une nouvelle génération de collaborer, de créer, de produire. Beaucoup de développeurs regretteront l’abandon des normes culturelles précédentes, telles que le statut descommiters (ceux qui sont autorisés à envoyer le code sur le dépôt) ou la bonne vieille guerre pour le choix de la bonne licence — mais l’avenir est déjà entre les mains d’une nouvelle génération qui a évolué.

Ce n’est pas un simple outil : c’est à la naissance d’une nouvelle culture à laquelle nous assistons.

>>> Licence : Creative Commons By-Sa.

Le dilemme de l’éditeur

Je suis un éditeur de livres. Devrais-je dire « J’étais un éditeur » ? Ou « Je suis encore un éditeur ? ». En fait, je ne suis plus certain d’avoir encore un travail. Tout ce que je sais c’est que je suis au prise avec « Le dilemme de l’éditeur ». Dois-je m’en réjouir ? Ou, au contraire, être désespéré ? Aucune idée…

books

En 2016, les ventes de magazines électroniques dépassèrent pour la première fois les ventes papier. Une évolution rendue possible grâce à l’existence de liseuses numériques bon marché, étanches et en couleurs. Sans même parler de l’arrivée des écrans mixtes, combinant amoled et e-ink sur les smartphones et les tablettes.

Néanmoins, les ebooks étaient toujours aussi chers que leurs équivalents papier, encourageant de ce fait le téléchargement illégal. Ou encourageant l’achat de la version papier auprès des utilisateurs ayant toujours le besoin irrationnel de « posséder un objet ».

Tout cela, c’était avant l’apparition de ReadR. Dès sa première année, la startup fût encensée par la presse spécialisée et appelée « le Spotify pour ebooks ». Le business model était simple : vous achetiez un abonnement mensuel et vous pouviez lire autant de livres que vous le souhaitiez. Leur slogan ? « Lire sans contrainte ».

Vous avez probablement déjà utilisé ReadR et vous en connaissez les avantages : une bibliothèque virtuelle synchronisée vers tous vos terminaux. Vous commencez à lire un livre sur votre liseuse à la maison, vous le continuez sur votre smartphone dans la file au supermarché avant de le terminer sur l’écran de l’ordinateur du bureau pendant votre pause déjeuner. Oui, vous pouvez même télécharger une version sans DRM de chacun des livres que vous avez lu.

L’expérience est parfaite. Mais le meilleur reste à venir : vous pouvez ajouter vos propres ebooks sur votre compte ReadR, par exemple ceux achetés sur une autre plateforme. Vous pouvez ensuite les partager avec vos amis. Vous venez de terminer un roman ? Voici automatiquement une liste des livres du même auteur recommandés par vos amis. ReadR fait disparaître les limitations du monde réel. Lire sans contrainte.

La possibilité d’envoyer ses propres ebooks combinée avec les recommandations fut immédiatement perçue comme un appel au piratage. Heureusement, l’industrie du livre décida de ne pas reproduire les erreurs de l’industrie du disque et, au contraire, de marcher dans le sens du progrès.

Après de longues négociations, la plupart des éditeurs, y compris ma propre société, accepta de publier l’entièreté de son catalogue sur ReadR. Chaque livre recevrait une certaine somme à chaque fois qu’il serait lu. Mais, au lieu d’une somme fixée, il fût décidé de s’inspirer deFlattr, une société suédoise permettant les micro-dons.

ReadR offre donc maintenant quatre types d’abonnements : le gratuit, qui vous donne accès au contenu gratuit y compris l’entièreté du Projet Gutenberg, le mini, à 2€ par mois, le normal à 5€ par mois et le premium à 10€ par mois. En fait, 10€ est une somme minimale pour avoir accès au premium mais vous pouvez très bien décider de verser plus.

Chaque livre que vous ouvrez au cours du mois récolte un point ReadR. Si vous avez fait une recommandation pour ce livre, il reçoit un second point ReadR pour ce mois. À la fin du mois, votre abonnement est divisé par le nombre de points que vous avez donné. Si, en janvier, vous avez ouvert trois livres et recommandé un des trois, cela fait un total de quatre points ReadR. Avec l’abonnement mini, chaque point vaut donc 50 centimes. Le livre recommandé recevra 1€ (50 centimes pour la lecture plus 50 centimes pour la recommandation). Nonante pourcent de cette somme va directement à l’auteur.

Secrètement, les auteurs espèrent donc que vous commencerez un livre à la fin du mois et mettrez cinq semaines à le lire, histoire de recevoir trois points ReadR de trois mois différents. Certains commencent même à publier les chapitres séparément.

L’industrie du livre accepta cet accord à une condition : chaque auteur pourrait choisir de ne publier son livre qu’à partir d’un niveau d’abonnement pré-défini. On calcula qu’un lecteur lisant en moyenne deux livres par mois, il serait rentable de n’avoir que des lecteurs abonnés à 5€ ou à 10€ par mois. On réserverait les courtes nouvelles ou les textes à caractère promotionnel pour les abonnés gratuits ou mini.

Tout le monde était enchanté par l’accord. Il nous semblait que, contrairement au disque, le livre avait réalisé une transition en douceur du papier vers le virtuel. Nous avons fait la fête toute la nuit, le futur nous souriait et les auteurs étaient enchantés. L’alcool aidant, on s’est lâché sur le dos de ces crétins de l’industrie musicale.

Ce que je n’avais pas réalisé c’est qu’une nouvelle génération d’auteurs avait fait son apparition durant les dix dernières années. Des auteurs qui vivaient dans la virtualité pure bien avant nous : les blogueurs, les journalistes, les auteurs amateurs. La plupart d’entre eux n’ayant jamais publié un « vrai » livre papier, nous ne les considérions pas comme de « vrais » auteurs. C’était juste quelques amateurs sans talent et nous n’y prêtions pas attention. Néanmoins, ils écrivaient et avaient une audience grandissante.

Ils se ruèrent sur ReadR dès le début, sans prendre la peine de négocier quoi que ce soit. Ils publiaient de tout : depuis des courts articles jusqu’à des romans de centaines de pages. Les journalistes publiaient leurs enquêtes en direct. Grâce aux recommandations et aux réseaux sociaux, ils attiraient des lecteurs sans avoir rencontré un seul éditeur ou un seul rédacteur en chef de magazine.

Ils diffusaient leur contenu aux lecteurs sans avoir besoin de nous ! Ils étaient payés sans notre intermédiaire.

Mais au fond, qui est un écrivain ? Qui est un journaliste ? Qui est un blogueur ? Qui est un adolescent écrivant sur Internet ? Pourquoi se poser la question ? Lisons sans contraintes…

Lire sans contrainte !

C’est à ce moment que j’ai réellement compris le slogan de ReadR.

Le concept même du « livre » est en train de changer et nous sommes les témoins de ces expériences mêlant la vidéo, l’écriture, les images, les sons. Le manuscrit papier du livre à publier qui est à côté de mon clavier me fait de plus en plus penser à un grimoire antique. Je me sens moi-même obsolète, racorni comme une vieille page jaunie.

Deux ans après le lancement de ReadR, l’industrie du livre ne souriait plus. La panique commençait à se faire sentir. Certains des best-sellers des dernières années ne se vendent pas bien du tout sur ReadR. Il y a tellement d’alternatives que chacun lit ce qui lui plaît, suivant plus les recommandations de ses amis que la publicité. Nous devons radicalement repenser notre infrastructure marketing afin que les gens lisent ce que nous voulons qu’ils lisent.

Nous pensions que les abonnements ReadR nous garantissaient un revenu. Les gens ne pourraient pas lire nos livres sans payer. Mais au lieu de payer ou de pirater, ils décidèrent tout simplement de lire autre chose.

Fallait-il publier gratuitement sur ReadR dans l’espoir d’avoir le plus de recommandations et donc de lecteurs (y compris les abonnés premium) ou se réserver uniquement aux abonnés ?

La réponse est évidente : il est toujours préférable de publier gratuitement. C’est le meilleur moyen d’attirer des lecteurs premium. Mais si chaque auteur décide de faire pareil, pourquoi acheter un abonnement ? Quel serait l’incitant ? Nous avons appelé cette question « Le dilemme de l’éditeur » et j’en ai de sérieuses migraines.

Au fond, peut-être aurait-il été préférable de suivre les traces de l’industrie du disque : corrompre des politiciens, faire du lobbying, attaquer en justice et faire le maximum d’argent pendant quelques années même si cela devait être fait au pris d’une corruption morale. Ou alors faire comme la presse et mendier auprès de Google.

Mais je me dis qu’il doit y avoir une autre solution. Je me souviens d’avoir entendu un conversation ce matin dans la rue. Une jeune femme disait « C’est marrant… » à sa petite amie. Quelque chose comme « C’est marrant, j’ai un abonnement premium sur ReadR et je ne lis que des livre du catalogue gratuit. Mais je m’en fiche, je suis même plutôt contente de contribuer quelques euros aux auteurs que j’aime et qui partagent gratuitement leur talent. » Oui, c’était quelque chose dans ce genre là…

Il faut que j’y réfléchisse. Il doit bien y avoir une solution pour lire sans contraintes. Lire sans contrainte…

LIONEL DRICOT

>>> Source sur : http://ploum.net/post/le-dilemme-de-lediteur